La déconstruction du roman national : du gauchisme au progressisme6 min de lecture

« Roman national », ou l’idée que notre histoire a un sens. « De Clovis au Comité de salut public, j’assume tout ! » nous disait Napoléon. Son origine remonte au XIXe siècle : cette histoire patriotique, à la limite de la liturgie civile, avait pour but de conter la grandeur de notre pays. C’est une histoire marquée d’une suite logique d’événements, avec pour acteurs de « grands hommes » visionnaires, et qui aboutit à l’État-Nation moderne. Le roman national débute donc naturellement par la chrétienté et l’unification autour du roi, puis viennent la Révolution, le progrès industriel, la République…

À titre d’exemple, la citation écrite sur la page de couverture d’« Histoire de France, cours moyen » d’Ernest Lavisse est, pardonnez le jeu de mots, un cas d’école : « Dans ce livre, tu apprendras l’Histoire de France. Tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle et son histoire l’a faite grande. »

Depuis la seconde moitié du XXème siècle cependant, cette idée d’un roman national est critiquée et a été exclue des programmes scolaires. Quelles sont donc les raisons qui motivent ce rétropédalage historique ? Afin de mieux comprendre ce conflit idéologique, il convient tout d’abord de le remettre dans le contexte de la longue tradition française des débats historiographiques. Ainsi, si l’expression roman national est plus récente qu’on ne le croit (ce terme exact n’apparait en réalité qu’à la fin du XXème siècle), les débats autour de l’origine du peuple français et de la France elle-même ont toujours existé.

L’origine troyenne et divine des francs faisait déjà débat à la Renaissance ; avec l’humanisme et la critique rationnelle émergea alors un nouveau mythe, celui des origines romaines de la France, qui alla de pair avec la redécouverte de la culture gréco-romaine. Cette explication s’épanouira ensuite dans l’absolutisme.

Mais dès le XVIIIe siècle, l’histoire ne rassemble plus, au contraire, elle divise ; notamment le tiers état et la noblesse. Après la Révolution, les historiens cherchent l’explication d’une nouvelle filiation, qui définirait scientifiquement le peuple français en désignant de véritables ancêtres. Cette recherche des origines est au cœur du siècle postrévolutionnaire. C’est par exemple ainsi qu’apparaît la raciologie, récusée dans les années 1870 car considérée comme une « science allemande ». E. Renan illustre ce rejet d’une définition de la nation par la race dans sa fameuse conférence en Sorbonne de 1882. C’est à partir de cette période qu’un consensus parmi les historiens de tous bords va se développer, pour décrire la France non comme un peuple unique mais comme le fruit d’un mélange de peuples européens (Francs, Visigoths, Normands, Ligures, Ibères, Gallo-romains, Germains etc…).

Cependant, c’est bien avec Ernest Lavisse et son Petit Lavisse (célèbre manuel qui raconte donc dans une langue simple et imagée le « roman national » conçu par les pères de la République), que la IIIe République élabore un récit qui parvient à réconcilier les deux histoires successives et opposées de la monarchie et de la république ; c’est une histoire à vocation patriotique, puisqu’il s’agissait aussi de préparer la revanche, après la défaite de 1870.

Plus tard, Jacques Pierre Bainville, journaliste, historien et académicien français, finira d’achever l’édifice de ce roman national. « L’Histoire de France » de Bainville est l’Histoire de la France catholique, débutée en 496, quand Clovis reçoit l’onction. Mais Bainville s’attarde peu sur le peuple français lui-même, préférant décrire la France comme une entité unique, un objet intellectuel impersonnel, qui traverse les époques au gré de ses dirigeants et de la fortune des conjonctures. Le récit apparait sous la forme d’une partie d’échec millénaire, qui voit la France et les nations européennes s’affronter pour la domination du continent. Il s’agit d’un roman historico-politique, que l’Histoire a bien voulu laisser se réaliser.

 

Ce roman national fera plus ou moins l’unanimité jusqu’à la seconde moitié du XXème siècle. Au-delà d’une remise en cause de certains faits historiques, on y observe le développement d’une véritable idéologie qui vise à déconstruire l’idée d’un roman national unitaire. C’est donc à partir des années soixante qu’on observe une déconstruction, voire même une stigmatisation de l’approche chronologique, donc, à la remise en question du « roman national ». Les histoires régionales et individuelles remplacent l’Histoire, comme l’illustrent les propos de Pierre Nora, inventeur du concept des Lieux de Mémoire: « on est passé d’une civilisation du collectif à une civilisation de l’individu. »

 

Puis en 1987, au milieu de l’ère socialiste, Suzanne Citron publie le Mythe National, une déconstruction de l’histoire républicaine à la Lavisse dispensée par l’école publique depuis le XIXe siècle. La France n’est pas pour elle une nation façonnée par une culture et une langue unique, mais une entité multiculturelle et multilingue constituée, depuis le XIIIe siècle, par la succession des annexions faites par les capétiens, puis par les conquêtes coloniales initiées dès le XVIe siècle. La nation devient une construction, un projet, un mouvement, une suite d’interactions hasardeuses qui, pour rester « vivante », demande de perpétuelles mises-à-jours de son récit, quitte à bousculer les institutions et les représentations. Suzanne Citron propose ainsi une histoire mondiale de l’humanité fondée, dans laquelle la France viendrait s’insérer par intermittence (presque par chance). Cependant son ouvrage verse parfois dans le manichéisme. Sa critique du régime de Vichy, par exemple, semble omettre la différence de traitement entre Juifs étrangers et Juifs français, qui eut pour effet qu’en France 88 % des juifs de nationalité française ont échappé à la déportation, contre 60 % des Juifs étrangers. On retrouve cette analyse dans le livre paru en 2012 d’Alain Michel (lui-même rabbin et historien à Yad Vashem), Vichy et la Shoah.

 

Son ouvrage inspirera de nombreux historiens progressistes modernes, comme Michelle Zancarini-Fournel qui publie en 2016 Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours. Ces historiens progressistes parlent, eux, du « récit national » comme d’une instrumentalisation de l’Histoire. Mme. Zancarini-Fournel prétend ainsi traquer les « failles mémorielles ». Elle accuse l’histoire de France d’oublier tous ceux que la nation n’intègrerait pas vraiment, tels les immigrés, les femmes, les indigènes, les ouvriers, les hérétiques, etc…. Soit comprendre : tout le monde sauf les hommes blancs cisgenres, de préférence hétérosexuels, et si possible catholiques. Il s’agit ici en fait d’une lecture marxiste de l’histoire en ceci que l’ouvrage n’est pas seulement une histoire des « dominés », mais aussi une autre histoire des « dominants », où ils n’auraient plus systématiquement le bon rôle.

 

L’erreur des historiens modernes est en fait de penser inutile, voire même nocive, l’élaboration d’un roman national. Mathilde Larrère, Maître de conférences en histoire contemporaine, voit ainsi le but de l’enseignement de l’Histoire à l’école comme « L’esprit critique aiguisé par le questionnement du passé ». On voit bien dans cette formulation comment disparait toute quête de création d’une communauté nationale au profit de l’idéal des Lumières du « citoyen éclairé ». Il s’agit de refuser de voir en l’Histoire une recherche de paternité qui ferait (selon eux) faussement croire à une identité permanente et figée dont il faudrait trouver l’origine. Quelle erreur de penser que les enfants n’aimeront pas la France parce qu’on les aura bercés de beaux récits émouvants, Alésia ou Austerlitz, mais quand, « citoyens à l’esprit critique aiguisé par le questionnement du passé », ils sauront apprécier des politiques qu’ils trouvent justes.

 

On abandonne ainsi toute distinction entre Histoire et enseignement de l’Histoire à l’école. Pourtant, de même qu’on commence par apprendre le calcul élémentaire à l’école avant de voir les subtilités de l’algèbre et de la physique dans les études supérieures, il faut comprendre qu’enseigner un roman national à l’école pour créer une cohésion parmi la jeunesse n’empêche en rien d’avoir une école historiographique française compétente. Il faut également garder à l’esprit que les points sombres de l’Histoire de France ne diminuent en rien sa grandeur. Aucune nation du monde n’est exemplaire du point de vue de son Histoire. Pour citer Karl Marx lui-même, à qui ces historiens empruntent la lecture marxiste et matérialiste de l’Histoire : « La violence est accoucheuse de l’Histoire »

Terminons par un rappel de notre situation actuelle. Selon le rapport du HCI (Haut Conseil à l’intégration) intitulé Les Défis de l’intégration à l’école, des parties de programme de l’éducation nationale seraient aujourd’hui refusés par certains parents musulmans dès l’école primaire. Des cours sur l’histoire du christianisme, où l’étude des Croisades seraient remis en cause. Le rapport insiste également sur le fait que les débats argumentés deviennent difficiles en raison des risques de conflits identitaires. En bref, l’enseignement tel qu’on le connait n’est plus possible et les enseignants sont de moins en moins capables. Le rapport ne se permet qu’une recommandation très générale et qu’on entend depuis trop longtemps dans la bouche des politiques sans jamais en voir les aboutissements: réaffirmer les valeurs laïques de l’école républicaine. Mais arrive la question la plus problématique et sans doute la plus discutée du rapport : le roman national remis en cause. Pour les auteurs du HCI, l’expression “Nos ancêtres les Gaulois” est une formule “aujourd’hui considérée comme assimilatrice”.

MF

Article écrit par Auteur Ponctuel

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