Ce que François Mitterrand doit à la droite nationaliste7 min de lecture

En novembre 1996, Franz-Olivier Giesbert publie ce qui restera comme un ouvrage de référence : François Mitterrand, une vie. Biographe attitré de l’ancien président, les premiers mots qu’il utilise afin de résumer son travail sont les suivants : « Cet homme fut un mystère. Jusqu’au bout, François Mitterrand a tout fait pour brouiller les pistes ». 

Ces deux phrases ont aujourd’hui une résonance particulière. En effet, presque 25 ans après sa mort, l’ancien enfant de Jarnac est passé des mains de la mythologie politique au champ de l’historiographie. Or cette perspective permet d’éclairer les zones d’ombre de la vie du personnage : passé à gauche après une jeunesse à droite, voire à l’extrême droite, il apparaît que des liens existent entre ces deux expériences politiques en apparence antagonistes. Il se dessine en effet une profonde continuité idéologique entre le jeune François, étudiant adhérent des Croix-de-feu, et le vieux Mitterrand, leader de la gauche socialiste. Récit

 

  • Une jeunesse française

 

La jeunesse de l’ancien président est marquée du sceau de l’engagement auprès de la droite nationaliste, voire de l’extrême-droite. 

En premier lieu, il convient de rappeler que François Mitterrand est issu d’un milieu qui penche politiquement à droite. La famille Mitterrand s’inscrit dans la bourgeoisie provinciale charentaise, catholique et conservatrice. Ses racines sont paysannes, mais les Mitterrand se sont élevés socialement à force de travail et d’austérité. Ce ne sont pas véritablement des « nouveaux riches », au sens où ils ne font pas démonstration de leur argent et de leur ascension. Ce sont des gens sobres et moraux. Les parents de l’ancien président forment un couple stable. Sa mère, Yvonne Mitterrand, est une femme très pieuse, qui prie beaucoup et s’astreint à une discipline de vie très rigoureuse. Elle accouche 8 fois en l’espace de 12 ans. Son père, Gilbert Mitterrand, est un homme très autoritaire, travailleur, et mystérieux. Le jeune François l’admire et considère énormément son intelligence. 

Ainsi, pour appréhender l’itinéraire du futur leader de la gauche, il est essentiel de comprendre que celui-ci a une culture politique de droite. Et il la gardera jusqu’à sa mort. D’ailleurs, les frères et sœurs de l’ancien président feront carrière dans des milieux professionnels très classiques : son frère cadet par exemple est diplômé de Saint-Cyr et devient général d’armée. 

Par la suite, la vie étudiante de François Mitterrand s’inscrit dans la continuité de cet héritage très conservateur. Alors qu’il étudie à l’Ecole libre des sciences politiques (ancêtre de Sciences Po), il adhère aux Volontaires nationaux, le mouvement jeune des Croix-de-feu. Cet organe est un parti politique dirigé par le colonel de La Rocque, composé entre-autres d’anciens combattants, qui tient une place importante au sein de la droite nationaliste et monarchiste. Le colonel de La Rocque est un anti-parlementaire notoire, et Mitterrand le qualifiera plus tard de : « brave colonel qui croyait au travail, à la famille, à la patrie, et qui n’acceptait pas de vendre son âme, ni son pays ». 

En parallèle, le futur locataire de l’Elysée participe à plusieurs manifestations organisées par des groupuscules de droite et d’extrême-droite. Il prend notamment part au rassemblement du 1er février 1935, organisé par l’Action française, afin de dénoncer « l’invasion métèque ». Celui-ci se fait aux cris de « la France aux Français ». Ces mêmes années, François Mitterrand écrit régulièrement des articles dans les Echos de Paris, quotidien proche du colonel de La Rocque. Il y compare notamment la quartier latin à une déplorable « tour de Babel ». 

Enfin, le jeune François cultive de nombreux liens avec un groupuscule terroriste d’extrême-droite ; la Cagoule. De son nom complet Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN), cette organisation clandestine antisémite est responsable de plusieurs crimes de droit commun (notamment assassinats et attentats à la bombe). Le futur président de la République s’entend bien avec de nombreux cagoulards, dont Eugène Schueller, fondateur de la société l’Oréal et financer du groupuscule. Ces liens, révélés plus tard, vaudront des reproches très sévères à François Mitterrand ainsi que des soupçons de collusions et d’ingérence lors de son passage au ministère de l’Intérieur. 

Finalement, lors de la Seconde Guerre mondiale, le futur chef de la gauche est maréchaliste. De 1941 à 1943, il soutient le maréchal Pétain et travaille pour le régime de Vichy. Dans une lettre à sa sœur en 1942, il écrit les mots suivants à l’égard de Philippe Pétain : « J’ai vu le maréchal au théâtre […] il est magnifique d’allure, son visage est celui d’une statue de marbre ». Point d’orgue de son engagement auprès de Vichy, François Mitterrand se voir remettre la Francisque en avril 1943, suite aux parrainages de deux anciens membres de la Cagoule. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il rejoint le général De Gaulle et la Résistance. 

 

  • Engagement socialiste : continuité ou rupture idéologique ?

 

En 1946, lorsque débute la Quatrième République, François Mitterrand entre en politique en se faisant élire député de la Nièvre. Il siège alors au sein du groupe socialiste au parlement. Ce revirement idéologique a de quoi surprendre : en l’espace de 3 ans, soit son passage au sein de la Résistance et l’expérience de la Libération, le futur président de la République passe de la droite nationaliste et contre-révolutionnaire à l’engagement socialiste. Cette transition est difficilement explicable, et seul le principal intéressé peut en porter témoignage. Tout du moins est-il possible d’en exprimer les contours et de dessiner les continuités idéologiques entre ces deux courants de pensée en apparence antagonistes. 

Car si le discours de Mitterrand, dans la période d’après-guerre, penche à gauche, celui-ci conserve des traces et des imprégnations de l’univers intellectuel nationaliste et monarchiste. Dans la façon d’exercer le pouvoir d’abord : l’ancien président de la République a ainsi incarné un exécutif très fort lors de ses 14 années passées à l’Elysée. Alors que la gauche est plutôt favorable au parlementarisme, et dénoncera avec vigueur la constitution de la Cinquième République, François Mitterrand a une force : il a compris très tôt qu’en France le pouvoir s’exerce par incarnation, et non par délégation. Il le comprend d’autant mieux qu’il ressent lui aussi le besoin d’un exécutif fort : il justifie ainsi son engagement auprès du colonel de La Rocque dans sa jeunesse. Il est fort à parier que ses fréquentations au sein des cercles monarchistes l’ont influencé au point qu’il fasse triompher leurs thèses. Mitterrand a ainsi été l’archétype du « monarque républicain », autoritaire, concentrant les pouvoirs, utilisant les leviers du symbolique, et ce pendant 14 années. Sa présidence correspond à la dernière incarnation réussie : il a véritablement été un père de la nation. Il était figure d’absolu dans une société en perpétuel mouvement. Par bien des aspects, il est avec De Gaulle le dernier monarque français. Un monarque constitutionnel, certes, mais un monarque tout de même. A l’inverse des autres grandes figures de la gauche au 20ème siècle, Léon Blum, Georges Clémenceau, Pierre Mendès-France, ou Lionel Jospin, qui n’ont pas réussi à incarner le pouvoir, le symbole et l’absolu, et qui bien souvent ne sont restés au pouvoir que de manière très provisoire, François Mitterrand a su capter ce besoin d’incarnation. Son engagement dans les cercles de la droite nationaliste au début de sa vie n’y est sûrement pas étranger.  

Ce culte du chef amène logiquement à considérer deux autres valeurs mises en pratique par l’ancien président : l’autorité et la hiérarchie. Alors qu’elles font partie du patrimoine immatériel de la droite, Mitterrand les impose au camp socialiste. La gauche, généralement et structurellement dispersée, se regroupe derrière le charisme et le machiavélisme de l’enfant de Jarnac.  Mitterrand a le sens des hiérarchies, et ne supporte pas qu’on lui passe devant. Lorsque sa seule autorité ne suffit plus, il fait preuve de stratégies et de manipulation. Il détruit méthodiquement, froidement tous ses adversaires : Rocard, Fabius, Tapie, Jospin… la liste est longue. En Mitterrandie, personne ne « moufte ». 

Par ailleurs, il faut intégrer dans la doctrine idéologique de l’ancien président l’idée qu’il méprise l’argent et les forces de l’argent. C’est une constante chez lui, qui tire ses racines de son milieu très catholique. La famille Mitterrand est en effet très sobre, et ne fait aucune manière de ses revenus. Le jeune François a été imprégné toute son enfance de cette idée, aidé en cela par le discours de l’Eglise et le conservatisme de ses parents. Son engagement et ses amitiés auprès de la droite nationaliste française n’auront fait qu’accroître cette conviction. Les Croix-de-feu ou bien l’Action française ne sont en effet pas connus pour leur sympathie envers l’argent, bien au contraire. Ils sont les premiers à dénoncer les excès du capitalisme et l’avidité de la bourgeoisie libérale. Sans compter l’antisémitisme, eux qui assimilent les Juifs aux forces de l’argent. Par une extraordinaire continuité, François Mitterrand retrouvera cette idée au sein des rangs socialistes. Après 1945, la gauche est en effet la plus grande opposante au capitalisme et à « l’argent-roi ». Or, une fois devenu chef du camp socialiste, la futur président reprendra ce discours à son compte. En 1971, lors du congrès d’Epinay, fondateur du Parti Socialiste (PS), il dénonce à la tribune « l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase […] l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ». 

Enfin, quelques autres aspects idéologiques du logiciel de pensée de François Mitterrand tirent probablement leurs racines de son engagement à droite. Il est possible de citer le rapport aux Juifs par exemple. Si l’ancien président n’est pas antisémite comme pouvait l’être l’Action française, il est caractérisé par une grande méfiance à l’égard de cette communauté. Le 17 mai 1995, Mitterrand n’hésite ainsi pas à évoquer avec Jean d’Ormesson « l’influence puissante et nocive du lobby juif en France ». Jean Daniel, ancien directeur du Nouvel Observateur, confirme également que l’ancien président lui avait parlé à de nombreuses reprises de « l’existence d’un lobby sioniste ». L’ancien président a toujours refusé les invitations à participer aux dîners annuels du CRIF, justifiant : « Je n’y ai pas ma place ». De même, là où la gauche socialiste est matérialiste, François Mitterrand est spiritualiste. Religieux durant une partie de sa vie, hanté par la mort et la question de l’âme humaine, Mitterrand emprunte à la droite l’obsession de la recherche spirituelle. Il n’hésite pas à déclarer au peuple français, lors de ses derniers vœux en tant que locataire de l’Elysée : « Je crois aux forces de l’esprit, et je ne vous quitterai pas ». 

Finalement, la doctrine idéologique de l’enfant de Jarnac est complexe et plurielle. Si François Mitterrand restera dans l’histoire comme le chef charismatique des gauches, la vérité est sûrement plus compliquée. Son engagement initial auprès de la droite nationaliste, de même que ses racines familiales, l’ont imprégné et irrigué son logiciel de pensée. Sa formation intellectuelle auprès de l’univers conservateur et monarchiste n’est pas une étape de sa conscience politique, mais en est un aspect structurant. Le Mitterrand de gauche ne peut être appréhender sans le Mitterrand de droite : la continuité entre ces deux sphères en apparence antagonistes est évidente. Et, cela mène à une conclusion pour le moins ironique : le leader emblématique de la gauche au 20ème siècle n’a accompli son destin qu’en partie du fait de sa culture politique de droite et de son imprégnation idéologique auprès de la droite contre-révolutionnaire.

Article écrit par Elouan Picault

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