1er octobre 1918 – Prise de Damas, le pari réussi de Lawrence d’Arabie.4 min de lecture

“La bataille sans fin arracha de nous le souci de nos vies ou de celle des autres. Les faibles enviaient ceux qui étaient assez épuisés pour mourir, car le succès paraissait éloigné, et l’échec, une libération proche et certaine, bien qu’affreuse, du labeur.”

                                                           – Thomas E. Lawrence, Les Sept piliers de la sagesse

 Notre récit commence en 1916, alors que la guerre fait rage en Europe, où le front principal s’enlise dans la boue de Verdun. Il débute dans la région du Hedjaz, territoire de la péninsule arabique sous contrôle de l’administration ottomane. Dans leur volonté de mettre à genoux l’Empire, les puissances de l’Entente cherchent à trouver un nouvel angle d’attaque suite au désastre des Dardanelles, survenu un an plus tôt. Elles vont alors s’appuyer sur les revendications indépendantistes des populations arabes de l’Empire ottoman, écrasées par les Turcs, bridées dans leurs velléités et privées de leur identité. Voyant poindre le soulèvement général, les puissances de la Triple Entente décident de soutenir le combat des tribus bédouines, en mettant au service des insurgés, hommes, munitions, vivres et logistique. C’est dans ce contexte qu’un jeune capitaine, Thomas Edward Lawrence, est dépêché par son état-major pour mettre en place l’aide militaire et conduire la révolte dans un sens favorable aux intérêts alliés.

Ce jeune anglais de bonne famille, né en 1888, de petite taille et de frêle constitution, n’a pas l’allure d’un chef de guerre. Ce n’est d’ailleurs pas un combattant : c’est un universitaire, passionné d’histoire médiévale. Au cours de fouilles au Moyen-Orient, il a rencontré les peuples arabes et décidé d’apprendre leurs dialectes et de s’imprégner de leur culture et de leurs mœurs. En 1916, alors agent de renseignement au Caire, il parvient à se faire nommer agent de liaison auprès des insurgés. Il devient un proche conseiller de Fayçal, fils de Hussein ben Ali, Chérif de la Mecque, alors considéré comme la figure de proue du nationalisme arabe. Ce dernier veut s’affranchir des liens qui le rendent vassal de l’Empire ottoman et souhaite prendre la tête d’un grand royaume arabe qui s’étendrait du Yémen à la Syrie, avec pour capitale Damas. Appuyé par l’Angleterre et la France, il est convaincu de lever une armée capable de harceler les positions turques qui défendent ces terres.

Au plus dur des combats, sous un soleil dévorant leur peau, battus par les lames de sable du désert, ils sont peu nombreux, parmi les insurgés arabes, à entrevoir la victoire finale de leur cause. Lorsque, le 10 juin 1916, Fayçal lève la bannière cramoisie de son père et le proclame roi du Hedjaz, la modeste troupe de bédouins qu’il commande fait pâle figure face à l’Empire Ottoman et son armée moderne, organisée et équipée des dernières armes produites par leur allié allemand. Aussi, quand le capitaine Lawrence rencontre Fayçal dans une cache près de Médine, le prince arabe lui demandant si l’endroit lui plaît, il a l’audace de lui répondre “Beaucoup, mais c’est loin de Damas”. La ville revêt de fait une importance symbolique de premier plan: capitale historique des premiers sultans musulmans, la cité millénaire est le cœur intellectuel du monde arabe et la clé de la Syrie. Hussein et Fayçal rêvent d’en faire la capitale de leur grand royaume arabe. Du point de vue franco-anglais, prendre la ville porterait un coup important à l’Empire ottoman, coupant Istanbul de ses territoires de la péninsule arabique et surtout de ses richesses pétrolières.

Remontant le chemin de fer du Hedjaz qui court le long de la côte ouest de la péninsule arabique, la troupe commandée par Fayçal s’illustre dans une terrible guérilla menée contre les forces ottomanes. Ils détruisent les voies ferrées, soulèvent les populations, attaquent les avant-postes et sécurisent l’avancée des troupes anglaises. Véritable stratège de cette guerre d’escarmouches, Thomas E. Lawrence est promu colonel et gagne le surnom de “Lawrence d’Arabie”. Sa légende naît sous la plume du correspondant de guerre américain Lowell Thomas, qui relate dans la presse les faits d’armes de ce curieux meneur anglais, portant des vêtements arabes et semblant appartenir à ces tribus du désert, dont il a rapidement su gagner le respect. Lawrence d’Arabie obtient bientôt la reconnaissance totale de ses hommes suite à la prise spectaculaire du port d’Aqaba, lors de laquelle il mène la charge de la cavalerie de Fayçal contre la garnison turque. La ténacité des combattants finit par les mener aux portes de Damas, objectif ultime de la révolte, qui sera prise le 1er octobre 1918 en coopération avec les régiments de cavalerie australiens et néo-zélandais du général Allenby.

 

La prise de Damas constitue l’apogée de la grande révolte arabe et de la carrière militaire de Lawrence. Elle porte un coup fatal à l’Empire ottoman, qui capitule le 30 octobre. Paradoxalement, elle marque le déclin inexorable de la révolte: dès 1916, le plan Sykes-Picot, signé entre la France et l’Angleterre, avait prévu le partage des territoires conquis entre les deux puissances, faisant fi de la promesse faite à Hussein d’un grand État panarabe. Ces dispositions seront en grande partie confirmées par la signature du traité de Sèvres en 1920. Le 11 mars 1920, alors qu’il est proclamé roi, Fayçal est chassé de Damas par l’armée française.

 

L’échec de la constitution du grand royaume arabe qui devait rallier Alep à Aden est considérée comme un coup de poignard par les Arabes, qui voient désormais en Lawrence un traître. Il est encore majoritairement connu au Moyen-Orient sous le nom de “Lawrence le diable”, bien que sa responsabilité dans la trahison anglaise ne soit pas certaine. De manière générale, il est un personnage mystérieux, et malgré les nombreux témoignages d’époque et ses propres écrits, ses motivations réelles restent une énigme. Quelle a été son importance réelle dans le succès de l’insurrection ? À qui allait réellement son allégeance, à l’Angleterre ou à son ami Hussein ? Savait-il que sa promesse serait trahie ? Ces questions demeurent aujourd’hui vivement débattues parmi ses biographes.

 

Après la guerre, et jusqu’à sa mort en 1935, il entretiendra sa propre légende, accentuant souvent ses faits d’armes et abandonnant parfois toute objectivité. Ses mémoires de combat, Les Sept piliers de la sagesse, qui connurent un grand succès en Angleterre, feront de lui l’un des combattants les plus célèbres de son temps. Sa renommée est aujourd’hui mondiale, et il fascine autant par son aura que par le mystère qui l’entoure, et qui explique les multiples visages qu’on lui prête: héros de guerre, théoricien de l’insurrection, soldat désabusé, traître diabolique… On retient malgré tout de lui son esprit d’aventure, sa ténacité à toute épreuve et sa foi toujours absolue en la victoire. Son ombre plane à jamais dans les dunes arabes, sifflant au milieu des vents rasants, parmi celles de ses combattants qui, chargeant la bannière à la main, se jetèrent tout entier dans la bataille du désert.

Article écrit par Auteur Ponctuel

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