1720, quand la peste frappa Marseille3 min de lecture

Marseille, 25 mai 1720. Le Grand Saint-Antoine, bateau marchand en provenance du Levant, accoste dans le port de la cité phocéenne, épicentre commercial du bassin méditerranéen. 

Etoffes, soierie et autres tissus exotiques font partis des marchandises et portent avec eux la bacille de Yersin, bactérie responsable de la peste. Très vite, la ville devient un enfer sur terre, retranscription théâtrale de l’oeuvre de Dante.

Soixante ans auparavant, la peste s’était déjà emparée des rues marseillaises. La peste noire, qui décima la moitié de la population européenne au XIVe siècle, est toujours dans les mémoires.  Pour se protéger, de nouvelles mesures sont prises. Tout navire doit présenter, avant son débarquement, une patente. Celle-ci est un certificat témoignant de la situation sanitaire des villes où les produits ont été exportés. Si la patente est dite suspecte ou brute, le navire est envoyé en quarantaine sur l’île de Jarre avec l’ensemble des hommes à son bord. 

Le Grand Saint Antoine, avant son arrivée à Marseille, est passé par plusieurs ports du Moyen et du Proche orient, lieux où les épidémies font leur nid. Lors de la traversée, un matelot décède, puis deux, puis trois, puis neuf. Le capitaine, Jean-Baptiste Chataud, fait part de la situation au bureau de la santé de Marseille qui est composé de quatorze intendants. Suite à un vote, le navire est envoyé en quarantaine sur l’île de Jarre mais, paradoxalement, la moitié de sa marchandise est débarquée. 

Les intérêts économiques au détriment de la vie 

Pourquoi décharger seulement les produits de valeur dans le port de Marseille ? ll faut connaitre les motivations de deux hommes pour élucider cette question. L’échevin de Marseille, Jean-Baptiste Estelle , détient avec le capitaine du navire Jean-Baptiste Chataud une partie des cargaisons contenant des produits luxueux. L’historiographie précise que les deux hommes ont eu une discussion secrète pendant l’accostage: ils connaissaient les risques sanitaires mais firent silence pour protéger leurs marchandises.

La mise en quarantaine sur l’île de Jarre s’avère inutile. Une première victime est déclarée le 20 juin dans la rue Belle-Table. La peste se propage dans les ruelles étroites et insalubres des bas-quartiers. Après avoir ausculté un enfant, le médecin Charles Peysonnels et son fils alertent les échevins, la peste est de retour.

Les échevins tiennent tête aux médecins: il ne peut y avoir de peste à Marseille ou du moins il faut faire comme si il y en a pas. Déclarer le retour de l’épidémie aurait des retombées économiques dramatiques pour cette ville au rayonnement international. Les médecins et les infirmiers tentent d’avertir les membres du conseil mais en vain, les grands hommes abandonnent la population marseillaise.

Marseille, de la mort à la vie  

Les morts se multiplient, trois mille personnes rendent l’âme par jour. L’épidémie s’étend et n’est plus seulement l’affaire des pauvres, la haute société est elle aussi touchée. Les aristocrates et les bourgeois quittent la ville pour se rendre dans leur résidence dans la campagne provençale mais le 31 juillet 1720 les marseillais ont interdiction de sortir du territoire.

Le 14 septembre le blocus de Marseille est mis en place mais la peste a déjà eu le temps de se diffuser dans les bastions provençaux. Toute la Provence est touchée par l’épidémie. Les denrées de la région continuent à être exportées ( huile, olive etc) pour maintenir le statut économique de cet espace riche.

Marseille est vide, les églises ferment, les cloches font silence, les malades crient, les cadavres s’entassent. Les pouvoirs locaux ont pour priorité de nettoyer la ville en ramassant les macchabées. Le 16 septembre, le chevalier Roze se démène pour rassembler les cadavres de l’esplanade de la Tourette pour les jeter ensuite dans les excavations des deux bastions. C’est un franc succès mais qui coûta la vie à un millier de forçats. Sur mille deux cents, seuls trois survivent. 

En octobre, l’épidémie commence à partir d’elle-même bien qu’elle ne soit pas encore décimée. La vie reprend son cours. Les échoppes rouvrent, le port reprend vie, les marseillais, timidement, sortent de leur maison.

Bilan d’une épidémie ô combien d’actualité

En tout, 40 000 marseillais perdent la vie ( sur une population de 90 000 habitants). Vingt cinq chirurgiens sur trente meurent, on peut retenir le nom du miraculé docteur Peysonnel. La plupart des clercs, qui ont été en première ligne pour accompagner les malades jusqu’à leur dernier souffle, sont décédés. Le 1er novembre 1720, Monseigneur de Belsunce, qui donna les sacrements tout le long de l’épidémie, fait consacrer la ville au Sacré-Coeur de Jésus. 

On observe à partir des registres paroissiaux une multiplication des mariages à l’issue de l’épidémie permettant une croissance démographique de la ville. Marseille met trois voire quatre ans à se remettre du fléau. 

Sur le plan économique, les faits sont plus complexes. Lieu principal du commerce, Marseille était assimilé à la prospérité et à la sécurité. Rappelons qu’au XVIIIe siècle, les denrées et les tissus exotiques, qui sont acheminés majoritairement dans la cité phocéenne, ont la quote . Après 1720, le port de Marseille est assimilé à l’épidémie et les navires marchands finissent par déserter. 

Pour l’anecdote, la peste revient doucement en avril 1722.Les échevins, sur ordre de Monseigneur de Belsunce, font le voeu d’aller à chaque anniversaire à la messe et d’allumer un cierge pour protéger la ville. L’épidémie est enrayée de si tôt. Depuis, Marseille n’a connu aucun épisode de peste.

A l’heure où le monde subit de plein fouet une crise sanitaire majeure, revenir sur la peste de 1720 permet d’ouvrir les yeux sur les positions tardives prises par nos gouvernants et sur la solitude des équipes médicales. A bien des égards, Agnès Buzyn est le double de Jean-Baptiste Estelle. Les deux savaient, les deux se sont tus.

Article écrit par Adélaïde Barba

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