Femmes des années 2020, couvrez ces seins que je ne saurais voir ?5 min de lecture

«Couvrez ce sein que je ne saurais voir» clame Tartuffe à la servante Dorine. En cette rentrée 2020, cette citation vieille de plus de trois cent ans pourrait avoir la cote cette année … après tout septembre n’est-il pas le mois du «sein» ? 

Il y a quelques jours, une jeune femme voulant contempler les tableaux d’un Delacroix ou d’un Monet au Musée d’Orsay s’est vue refuser l’entrée en raison d’un décolleté jugé trop plongeant. Lundi 14 septembre, en réaction, collégiennes et lycéennes se sont données pour mot d’ordre de soutenir la «martyr» d’Orsay. Telles des Jeanne d’Arc du XXIe siècle, elles ont pris leurs armes (de séduction massive) et … ont foulé les grilles de leur école en mini-short, crop top, grand décolleté et autres créations de notre temps pourtant interdites par le règlement intérieur de leur établissement. 

Un équilibre féminin et féministe difficile à trouver 

En tant que femmes des années 2020, quel parti prendre? Y a t-il un juste milieu entre le port d’un bermuda à la guide de Riaumont et le port d’un mini-short en jean déchiré? Quel parti prendre lorsqu’on défend un féminisme équilibré qui soutient la liberté des femmes à se mouvoir, à fumer, à boire, à voter, à s’investir en politique, à porter des mini-jupes, à porter des décolletés (car oui ce n’est pas interdit et tant mieux!) voire à faire du seins-nus à Saint-Tropez ? Attaché(e)s à ces droits, doit-on pour autant faire fie de la décence demandée par certains lieux et fermer les yeux sur une société occidentale très sexualisée poussant à l’hypersexualisation? Alors: devons-nous cacher nos seins ou les arborer en tout temps et en tout lieu? 

La réponse tiendrait en partie de notre capital social, pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu. En effet, nos choix vestimentaires et le rapport au corps que nous avons relèvent de nos croyances, de notre environnement social, de notre éducation, de notre conformisme ou non à notre milieu. Ce déterminisme peut expliquer la différence de dressing entre une fille d’avocat ou une fille d’ouvrier. Celles-ci ne donneront pas nécessairement une portée identique à un même vêtement. 

L’école, les musées, les lieux « institutionnels » permettent de réguler cette asymétrie vestimentaire. Dans leurs règlements, ces endroits peuvent interdire une tenue jugée non respectueuse conduisant ainsi les individus à porter des vêtements décents et ce qu’importe leur milieu social. Ceux ayant passé des vacances romaines se rappelleront de l’omniprésence de panneaux interdisant le port de certains vêtements à l’entrée d’églises ou de musées et ce n’est pas par hasard! Le but n’est pas de dénoncer ou de soutenir ces directives mais bien de percevoir les caractéristiques propres à chaque lieu. Comme le dit l’avocate Dominique Summa dans son article La tenue vestimentaire est-elle une liberté individuelle? (2016): « La tenue vestimentaire n’est ainsi pas une liberté individuelle absolue et elle peut être réglementée. » 

Soumission et naïveté à l’égard de la sexualisation: le ni-oui ni-non

Au-delà de «l’affaire Musée d’Orsay», et bien que les employés eurent tort d’interdir l’entrée à la jeune fille, l’on peut réfléchir à la nature sexuelle ou non des seins car, finalement, c’est bien de cela qu’il s’agit. Dans sa lettre ouverte, la jeune étudiante dénonçait l’agent (féminine) qui aurait sexualisé sa poitrine. En soi, les seins ne sont-ils pas gages de sensualité voire de sexualité ? L’art exalte la nudité et les pièces représentant la femme à nue sont synonymes de beauté, de volupté voire d’érotisme. Si les femmes refusent que les hommes touchent leur poitrine sans leur consentement, c’est bien parce que la poitrine n’a pas la même connotation que des bras ou des joues. Une femme portera davantage plainte pour agression sexuelle si l’homme a touché ses seins que ses bras ou ses cheveux. Oui, portons des décolletés mais gardons en tête les spécificités de la partie du corps que nous dévoilons. 

Cet argument ne défend en rien les agressions sexuelles (54 000 faits enregistrés en 2019) dont  2/3 des victimes sont des femmes (Source: Service statistique ministériel de la sécurité intérieure). Le port d’une jupe courte ou d’un débardeur ne justifie en rien ces «incivilités», si on reprend les termes de Macron. Face à la hausse des agressions de ce type, il est nécessaire de mettre en lumière les facteurs conduisant à ces dérives et, croyez moi, ce n’est pas forcément un bout de sein ! 

La prise de parole de Thérèse Hargot mardi dernier sur le plateau de LCI explique le noeud de ce fléau. Sans surprise, il s’agirait en partie de la pornographie. Et il ne suffit pas d’être catholique pour pointer du doigt cette vaste entreprise sexuelle puisque de nombreuses associations féministes alertent les autorités sur ce problème majeur. Encore hier, les passants du quartier latin pouvaient voir des tags « La pornographie conduit à la violence sexuelle », c’est dire! Ainsi, la banalisation du porno a considérablement modifié le regard de l’homme sur la femme, le conduisant ainsi à assouvir ses pulsions par l’agression. La sexologue Thérèse Hargot démontre qu’une société sans porno serait une société avec moins d’agressions sexuelles. Le réel travail est à faire dans les écoles, les collèges, les lycéens surtout quand on sait que dès 14 ans, la moitié des adolescents ont déjà regardé des vidéos pornographiques (IFOP/2017).

Il aurait été préférable que le hashtag « #14septembre » sur Twitter porte sur une campagne de prévention dans les établissements contre l’industrie du porno. Mais non. Nos écolières ont cru que porter une mini-jupe déchirée réduirait fortement le nombre d’agressions sexuelles.

Dernier facteur: la soumission à la sexualisation. Des témoignages sur le harcèlement scolaire révèlent une course à la sexualisation et ce, dès la pré-adolescence. Quelques jeunes filles, par exemple, se sont faites harceler par leurs camarades parce qu’elles ne s’étaient pas essayées à des «jeux» à caractère sexuel ou parce qu’elles préféraient porter une chemise à carreaux vichy plutôt qu’un débardeur moulant à fines bretelles. Cette sexualisation précoce vérifiable dans quasiment toutes les cours de récré n’est que le fruit bâtard de l’hypersexualisation qui touche en grande majorité les fillettes. On se rappelle de la marque John Lewis qui en 2014 proposait des soutiens-gorge pour les fillettes de deux ans ou encore la marque DIM qui vend dans ses rayons des soutiens-gorge rembourrés pour les petites filles. Même si les pays anglo-saxons sont plus à plaindre que nous, les marques de vêtements et de cosmétiques françaises participent elles-aussi à ce maux contemporain. Néanmoins, l’on donne le mérite à Najat Vallaud-Belkacem qui en 2013 a encadré les concours de « mini-miss » afin de limiter les dérives. 

Que faire ? 

Vaste question. Déjà, préserver les libertés des femmes. Insister qu’un décolleté, une jupe courte ou un short ne sont pas à bannir (encore heureux!). Néanmoins, rappeler aux concernées qu’un vêtement dégage une humeur, un message, une portée et, par conséquent, qu’il est de notre devoir de respecter le règlement vestimentaire d’un lieu. Il y a des tenues pour aller en soirée et des tenues pour étudier. Prendre conscience de cette frontière permettrait de réduire la sexualisation dans tous les espaces de notre société. Enfin, un grand travail doit être entrepris dans les établissements pour guider les jeunes dépendants à la pornographie. Aider les garçons mais aussi les filles à se libérer d’une sexualisation précoce et déformée. Un apprentissage de longue haleine mais qui permettra, certainement, aux femmes de gagner en liberté. 

Couvrez ou découvrez vos seins que Tartuffe ne saurait voir ? Faites votre choix, mais en conscience. 

 

Adélaïde Barba.

Article écrit par Adélaïde Barba

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