Casse-Ballet4 min de lecture

Le monde du ballet est mis à l’honneur en ces derniers jours de l’année. Alors que le magazine Le Monde affiche en Une « La diversité entre en scène », Valeurs actuelles a publié un article polémique dans lequel nous apprenons qu’Alexandre Neef, directeur de l’Opéra de Paris, appelle l’institution parisienne vieille de plus de 300 ans à mieux représenter les minorités. 

Le millésime 2020 laisse dans son sillage l’héritage, ô combien destructeur, du mouvement Black Lives Matter. Celui-ci, après avoir touché le milieu du cinéma, de la chanson, de la littérature, fait son nid dans l’univers des chaussons. En effet, à l’instar de la couverture du Monde, des artistes et employés de l’Opéra de Paris ont publié un manifeste dans lequel ils rendent comptent de l’exclusion des minorités mais aussi du racisme ambiant de certains ballets centenaires. Alexander Neef, sans une once d’inquiétude, laisse entendre que « certaines oeuvres, sans doute, disparaitront du répertoire ». La finalité étant une meilleure visibilité des minorités à l’Opéra.

Le corps de ballet de l’Opéra de Paris se compose de 154 danseurs dont 16 danseurs étoiles et 16 premiers danseurs. Parmi eux, on trouve une poignée d’asiatiques, de métisses, d’africains. Certains expliquent le manque de diversité ethnique dans la compagnie par l’omniprésence de caucasiens à l’Ecole de danse de l’opéra de Paris qui forme majoritairement les danseurs du corps de ballet. Pour accéder à cette école de l’excellence, les enfants, âgés de 8 à 16 ans, sont soumis à un examen qui passe en revue leur technique mais aussi leur gabarit ( poids, taille, longueur des jambes, des bras, du cou, des tendons d’Achille). En d’autres termes, l’école choisit ses élèves en fonction de critères esthétiques et techniques et non raciales. En 2012, Arte a réalisé un documentaire de plusieurs épisodes sur cette école et dans chaque division figuraient au moins un petit rat non-caucasien. Le reportage « Les enfants de la danse », réalisé en 1988, montre lui aussi des prodiges de la danse issus « de la diversité » . Si l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris compte en son sein majoritairement des blancs, c’est bien parce que sociologiquement la danse classique est l’affaire des classes moyennes supérieures et/ou favorisées; classes où il y a le moins d’immigrés. En comparaison, l’on trouve peu de clientèle blanche dans les cours de RnB ou de Hip-Hop même si depuis quelques années ces danses-là intéressent les européens. Ainsi, la blancheur des danseurs peut s’expliquer, en partie, sous l’angle sociologique avec le choix, dès l’enfance, de se tourner vers le classique.

Les problèmes métapolitiques des grands ballets classiques. 

Le multiculturalisme a des effets conséquents dans le monde de la culture si bien que des oeuvres centenaires, socles de notre patrimoine, doivent s’adapter aux changements et aux bouleversement sociétaux. La logique progressiste et déconstructionniste, qui se caractérise par l’annihilation de toutes idées de limite, transforme à sa guise des pans de notre patrimoine culturel et civilisationnel. Alors que les pièces contemporaines peuvent – parce qu’elles sont des créations récentes – représenter les maux de notre temps, le ballet classique, lui, tire sa magnificence par une fidélité envers l’oeuvre laissée par le compositeur et le chorégraphe. Les ballets classiques sont très souvent remaniés, Noureev par exemple rechorégraphia quasiment toutes les créations de Petipa et en fit des joyaux techniques, mais l’âme et le message du ballet ne changent guère, préservation de l’héritage oblige. Les nouveaux démiurges de notre temps entretiennent une défiance sacrée vis-à-vis des oeuvres classiques qui, selon eux, renforceraient les inégalités et les discriminations de ce monde. Les compagnies prennent plaisir à se conformer à l’actualité brûlante en faisant des concessions qui, de facto, modifient l’essence du ballet. Le spectacle, qui était jusqu’alors un moment d’évasion et de suspension temporelle, devient un instrument politique sans fondement: la féérie et la poésie de l’instant artistique sont détruites au profit d’un pseudo-humanisme vain. 

Le politiquement correct entre à petits pas dans le monde du ballet. Benjamin Millepied, ancien directeur de la danse de l’Opéra de Paris, a décrété en 2016 la fin du maquillage noir pour la « danse des enfants », autrefois appelée « la danse des négrillons », interprétée par les élèves de l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris ( ballet La Bayadère). Casse-Noisette est mis sur la sellette puisque dans son deuxième acte se succèdent des danses culturelles: la danse russe, la danse chinoise, la danse arabe. Les deux dernières poseraient problèmes car elles seraient stéréotypées et racistes ( maquillage faisant des yeux bridés, danse lascive et sensuelle pour la danse arabe). Quant au fameux Lac des cygnes, il participerait à l’exclusion des noirs puisque les danseuses africaines et métisses doivent se teindre la peau pour se fondre dans le personnage du cygne blanc. 

Une destruction vaine 

Le principe de la déconstruction n’est-il point d’être vain ? Promouvoir la suppression ou la limitation des ballets classiques revient à faire la table rase de l’héritage centenaire et cosmopolite du ballet. Rappelons que l’Opéra de Paris est une création de Louis XIV et que cette institution s’est nourrie des productions européennes surtout russes. Le ballet s’est construit par une connexion – parfois difficile – entre les meilleurs chorégraphes et compositeurs européens. Mettre au ban Le lac des cygnes, La Bayadère ou Casse-Noisette, revient à signer l’arrêt de mort d’une dizaine de ballets qui, eux-aussi, peuvent hérisser les poils des progressistes. En effet, que dire du ballet Giselle dans lequel les Willis, esprits de jeunes filles mortes vierges, sont d’une blancheur immaculée  ? Que dire des chorégraphies hispanisantes dans Don Quichotte qui peuvent alimenter les stéréotypes espagnols ? Las de toutes ces critiques à l’encontre d’un art sublime et historique, la première danseuse du Bolshoï Svetlana Zakharova affirme, en réponse à l’accusation d’un  blackface à l’Opéra de Moscou: « C’est un jeu théâtral, c’est de l’art. Donc je n’y ai vu aucune allusion raciste ». 

C’est parce qu’il n’est pas réalité que l’art nous transporte, le temps d’un instant, dans des confins mystérieux et sacrés où les émotions se croisent et s’entremêlent. Rêvez donc d’un ballet consensuel et correct, mais pensez à la mort des cygnes blancs.

Article écrit par Adélaïde Barba

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