Analyse du phénomène Raoult : dualité entre la légitimité et la légalité5 min de lecture

Depuis hier, une vidéo devenue virale tourne en boucle sur le réseau YouTube. On y voit Didier Raoult, au volant de sa voiture, fenêtre ouverte, quittant l’IHU Méditerranée Infection qu’il dirige. Tout à coup, des chauffeurs de taxis ainsi que des passants à proximité se mettent à acclamer le professeur. Des applaudissements, des sifflets raisonnent. Les éloges fusent : « Vous êtes un champion ! », « Ça c’est la province ! », « Il est là le meilleur ! », « On est avec vous ! ». Tout sourire, Didier Raoult salut son public d’un geste de la main avant de disparaître.

Lire aussi : Didier Raoult rejoint le Front Populaire de Michel Onfray !

Jusqu’où peut-il aller ?

Cet épisode montre bien la popularité assez exceptionnelle dont jouit le professeur de médecine parmi les Français. Celui-ci s’en gargarise, et malgré ses déclarations inverses, cache difficilement sa joie d’être l’élément en vue du moment. Jusqu’où peut-il aller ? La question fait sens, car la réputation de Didier Raoult a largement outrepassé le cadre scientifique, et d’aucuns lui prêtent désormais des ambitions politiques. Ce sera précisément l’objet de cet article : non pas de porter un jugement sur l’efficacité de la chloroquine, voire de ses prescriptions sanitaires, mais de s’attarder un peu sur la signification politique du « phénomène Raoult ».

Didier Raoult est en train de capter la légitimité populaire face à celle du pouvoir légal d’Emmanuel Macron

Car il y a beaucoup à dire. Et en premier lieu sur le vieil antagonisme français que le directeur de l’IHU Méditerranée Infection est en train de ressusciter, sûrement malgré lui ; celui de la dualité entre la légitimité et la légalité. En temps de crise, et l’Histoire de France abonde d’exemples en ce sens, il est fréquent de voir émerger une personnalité inconnue jusqu’alors, qui fait avancer la résolution d’un événement dramatique. Jeanne d’Arc, que l’on célèbre en ce 1er mai, en est l’illustration la plus éloquente. Dans un passé plus proche, il est pertinent d’évoquer le retour de De Gaulle sur la scène politique française après la crise institutionnelle du 13 mai 1958. Certes, loin de nous l’idée de vouloir assimiler Didier Raoult à ces figures aussi exceptionnelles. Tout du moins, la crise permet-elle de dresser ce parallèle : en 1958, De Gaulle incarne la légitimité, celle qui provient du souvenir de la Résistance, de la Libération, et de la restauration républicaine, et ce face à la légalité du pouvoir en place, c’est-à-dire une Quatrième République dépassée par les événements d’Algérie. En 1430, la fantastique épopée de Jeanne d’Arc offre le même tableau : la Pucelle d’Orléans représente la légitimité divine et populaire contre la légalité du gouvernement d’une micro-élite qui veut brader la souveraineté nationale. En 2020, dans des proportions moindres, Didier Raoult est en train de capter la légitimité populaire face à celle du pouvoir légal d’Emmanuel Macron, qui pâti d’une gestion de crise calamiteuse. La résurgence de ce clivage, si spécifiquement français, n’en est qu’au stade primaire, et pourrait être amplifié davantage d’ici peu : s’il s’avère que l’hydroxychloroquine du professeur de médecine est efficace contre le coronavirus, le gouvernement macroniste ne serait réduit qu’à un simple objet illégitime qui ne survivrait que par son caractère légal. Toutefois, il faut raison garder : Didier Raoult n’a rien d’un Charles De Gaulle. Il n’en a ni la carrure, ni la hauteur d’esprit. Surtout, sa légitimité ne provient pas d’une guerre, mais d’une crise sanitaire. Il ne peut pas jouer sur le ressort de la « patrie en danger », et se voit priver d’un élément de légitimité très fort.

Il cristallise l’opinion sur sa seule personne, et est arrivé à créer un lien particulier entre les gens et lui

Un autre aspect intéressant du « phénomène Raoult », c’est la dimension populiste du personnage. Il essaye, et avec succès d’ailleurs, de tisser une relation verticale avec le peuple démos, sans passer par les structures intermédiaires. Habituellement, la structure de société français est faite de telle manière à ce que des corps intermédiaires (médias, partis politiques, syndicats…) fassent le lien entre le peuple et les ses représentants les plus éminents. Avec Raoult, rien de tout cela : il cristallise l’opinion sur sa seule personne, et est arrivé à créer un lien particulier entre les gens et lui. A l’inverse, toutes les forces de médiation se déchaînent sur lui : les commentateurs politiques le méprisent (cf Daniel Cohen ce matin sur France 5), le pouvoir le hait (de nombreux articles d’investigation de Marianne l’ont démontré ces dernières semaines), les partis politiques se gardent bien de lui afficher tout soutien etc… Il ne reste que Raoult face au peuple. Et ça marche. Ca marche tellement bien même que ses soutiens font fi de toute rigueur scientifique : il n’y a qu’à regarder les groupes facebook pro-Raoult (qui comptent des centaines de milliers d’utilisateurs) pour s’apercevoir que les discussions autour du personnage et de ses préconisations frôlent avec l’irrationnalité. Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur de ce phénomène. Il est fort à parier que les Français, nombreux, qui soutiennent le professeur, sont également ceux qui étaient dans la rue pendant le mouvement des Gilets jaunes. Sa base de soutien recoupe très certainement la France de l’abstention et du vote protestataire. Avec son populisme et sa légitimité naissante, Raoult recueille un soutien massif auprès des catégories de population marginalisées. Lui en a bien conscience, et joue dessus. La manière dont il a mis en scène un clivage entre Marseille (sous-entendu la province) et Paris le démontre.

L’intelligence n’est plus du côté de nos gouvernants, qui ont échoué sur tous les plans.

Enfin, la variable incontournable du « phénomène Raoult » c’est… Didier Raoult lui-même. Ce professeur de médecine, microbiologiste et infectiologue de renommée internationale, fondateur d’un des hôpitaux les plus côtés de Marseille, lauréat des plus grands prix scientifiques (dont celui de l’INSERM en 2010), est un homme brillant et diplômé. C’est rafraichissant ! Pour une fois la « France d’en bas » a le sentiment d’être représentée par un individu qui n’est pas un imbécile. Raoult est très élitiste, mais paradoxalement il veut défendre le peuple. Par les diplômes et le parcours scientifique exemplaire, il appartient à la France d’en haut. Mais par son style et ses agissements, il se fait l’avocat de la France oubliée. C’est sûrement le dernier ressort essentiel pour comprendre l’engouement que suscite ce professeur de médecine : les gens en ont marre de savoir que nos représentants sont des nuls, et d’être eux-mêmes incarnés par des nuls (cf Le Pen en 2017). Raoult répond de manière spectaculaire à ce besoin. Non seulement il n’est pas dans la contestation pure, comme peuvent l’être le RN et LFI, il apporte des solutions (l’hydroxychloroquine), mais il est surdiplômé et brillant. Avec lui, la Macronie se fait prendre à son propre jeu : elle qui se targue d’être le parti de l’intelligence et des études, le fameux « cercle de la raison » selon l’expression d’Alain Minc, se retrouve face à plus intelligente qu’elle. C’est un retournement de situation incroyable, qu’a permis la crise sanitaire : l’intelligence n’est plus du côté de nos gouvernants, qui ont échoué sur tous les plans.

La raison vient de changer de camp

Finalement, l’on a appris ce matin la nouvelle collaboration entre Michel Onfray et Didier Raoult. Cet acte n’est pas anodin. D’ici là à affirmer qu’il s’agit de la preuve des ambitions politiques du professeur de médecine, il n’y a qu’un pas. Qu’il faut mieux ne pas franchir encore. Qu’importe, car le plus important est arrivé : la raison vient de changer de camp. Pour le meilleur et pour le pire. Mais il y a fort à parier que ce soit pour le meilleur.

Article écrit par Elouan Picault

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